Les premières années de vie jouent un rôle clé dans la santé métabolique future. Une revue de littérature met en lumière le risque potentiel d’apports lipidiques insuffisants chez le jeune enfant dans le développement ultérieur de l’obésité.
Depuis plusieurs dizaines d’années, la prévalence de l’obésité continue d’augmenter malgré la diminution des apports caloriques et notamment lipidiques. Dans une revue de littérature, la chercheuse française Marie-Françoise Rolland-Cachera examine de potentielles explications à ce paradoxe dans la population des jeunes enfants.
Les données scientifiques montrent en Europe et en Amérique du Nord des diminutions de la part des lipides dans l’alimentation chez le jeune enfant. La chercheuse fait le lien entre ces modifications nutritionnelles et les campagnes de restriction des lipides pour lutter contre le surpoids et l’obésité. En France par exemple, cette part des lipides est passée de 36,5 à 32,4 % chez les enfants de 2 ans entre 1973 et 1986. Des données de 2017 issues de la cohorte EDEN[1] indiquent que, chez les enfants non allaités, la part moyenne des lipides dans l’apport énergétique était de 31,4 % à 8 mois et de 29,7 % à 1 an. Globalement, les études récentes montrent, chez les enfants de moins de 3 ans, des apports lipidiques largement inférieurs aux recommandations : une revue de littérature de 2021 couvrant 33 pays a ainsi mis en évidence des apports lipidiques insuffisants pour cette population dans 88 % des études incluses.
Cette réduction lipidique est souvent compensée, chez les plus jeunes, par une augmentation de la part protéique dans la ration qui peut parfois atteindre trois ou quatre fois les besoins. A noter que les tendances concernant les apports en glucides sont assez hétérogènes entre les études, sans évolution aussi nette que pour les lipides ou les protéines.
Selon la chercheuse, ces modifications, qui touchent la période critique des « 1000 premiers jours », pourraient conduire à un métabolisme économe (thrifty metabolism) c’est-à-dire une adaptation de l’organisme à un environnement perçu comme pauvre en énergie. Concrètement, ce phénomène se traduirait par une diminution des dépenses énergétiques, une optimisation du stockage des graisses et une moindre mobilisation des réserves, favorisant à terme le développement de l’obésité et des maladies métaboliques.
Par ailleurs, le métabolisme hormonal pourrait aussi être impliqué, notamment via une altération de l’axe hypothalamique et une diminution des taux de leptine au début de la vie, conduisant de façon irréversible à une résistance à la leptine et au développement du tissu adipeux. Pour illustrer cela, la chercheuse cite les résultats de l’étude ELANCE[2] qui a montré qu’un apport insuffisant en lipides dans la petite enfance était associé à une diminution des récepteurs à la leptine à 20 ans.
L’hypothèse proposée par Marie-Françoise Rolland-Cachera est renforcée par les nombreuses similitudes observées entre une dénutrition précoce et une obésité, à savoir une altération de la composition corporelle, une inflammation, une insulinorésistance ou encore une dérégulation hormonale. L’obésité pourrait ainsi être interprétée, non pas comme un excès énergétique primaire, mais comme la conséquence d’une programmation liée à une restriction énergétique initiale, conduisant ainsi à un organisme économe, mais inefficace dans l’utilisation de ses réserves.
En conclusion, la chercheuse suggère que des apports lipidiques insuffisants en début de vie pourraient, paradoxalement, favoriser à long terme le développement de l’obésité et insiste donc sur l’importance de ne pas réduire ces apports en lipides dans la petite enfance.
[1] Etude des Déterminants pré et post-natals de la santé de l’Enfant
[2] Etude Longitudinale Alimentation Nutrition Croissance des Enfants
ROLLAND-CACHERA, MF. Perspective: fat reduction campaigns and their impact on young children—the root cause of the obesity epidemic? Advances in Nutrition, 2026, 17, 2, 100576 (doi: 10.1016/j.advnut.2025.100576).